Interviews
A travers cette interview, l’association souhaite mettre en lumière son parcours et sa vision de la littérature
LML : Pourriez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs ?
GP : Je suis Dr Pascal Graobé, natif de Doukoula dans la région de l’Extrême-Nord Cameroun. Romancier et poète, je suis par ailleurs critique littéraire et enseignant de Littérature Africaine à l’École Normale Supérieure de l’Université de Maroua (Cameroun).
LML : Qu’est-ce qui vous a conduit à l’écriture ?
GP : La vie humaine est un livre qui m’a inspiré l’écriture littéraire. La société humaine, qu’elle soit pacifique ou conflictuelle se donne à la littérature comme matière première. Elle est devenue pour moi un motif de création littéraire.
LML : Pourriez-vous présenter vos différentes œuvres publiées ?
GP : Après neuf ans de carrière littéraire, ma bibliographie comporte quatre œuvres littéraires. Il s’agit notamment de : Ephata, roman publié chez Edilivre en 2016 ; Les sables du Sahel, recueil de poèmes publié chez Proximité en 2018 ; Épitaphe, les voix de la liberté, roman publié chez Les Éditions Africaines en 2020, Grand Prix Encres d’Afrique ; Au nom du Saint-Esprit, roman publié chez L’Harmattan en 2024.
LML : Votre œuvre Au nom du Saint-Esprit aborde les dérives religieuses. Pourquoi ce choix de thème ?
GP : Les dérives religieuses sont plus que jamais d’actualité. La prolifération des églises dans le monde de manière générale, et en Afrique en particulier n’est pas sans conséquences. Il ne se passe plus un jour sans qu’on entende des choses qui sortent hors du sacerdoce évangélique et de la rédemption. Ainsi, je pense qu’il y a lieu de questionner non pas la religion chrétienne dans sa sacralité mais la vie des fidèles au sein de la société.
LML : Quels sont les thèmes récurrents dans vos œuvres ?
GP : Je m’intéresse à l’actualité de manière générale, car je suis un témoin du quotidien. Je pourrais citer au passage les thématiques centrales de mes œuvres littéraires : la dérive juvénile en milieu universitaire dans Ephata, le terrorisme avec ses corollaires dans Les Sables du Sahel, la politique en Afrique dans Epitaphe : les voix de la liberté et les dérives religieuses dans Au nom du Saint-Esprit.
LML : Vous venez de l’Extrême-Nord du Cameroun. En quoi vos origines influencent-elles votre écriture surtout que le motif du Sahel est omniprésent ?
GP : Je puis vous dire tout simplement que le Sahel est une partie intégrante de moi comme les autres membres de mon corps. Je suis naturellement lié à cette terre par mon cordon ombilical qui s’y trouve enterré. Le sahel, par son aspect physique, c’est-à -dire sa situation géographique est une zone vulnérable. Au Cameroun comme ailleurs, il est exposé aux mutations climatiques les plus drastiques à savoir, la désertification avec l’augmentation de la température, les inondations, etc. Le Sahel, c’est également un antre de richesses naturelles incommensurables dont l’exploitation industrielle rationnelle devrait lutter contre la pauvreté ambiante au sein de ses populations. Il et aujourd’hui la jeune nubile convoitée par des groupes terroristes. Enfin, le Sahel est une kyrielle de cultures riches qui unissent les différents groupes ethniques. Il est une terre à protéger par des actions fortes à mener par les gouvernements avec leurs partenaires.
LML : Diriez-vous que votre écriture est engagée ? Si oui, en quoi consiste cet engagement ?
GP : Toute activité littéraire est un engagement. Mon engagement est double ; il est à la fois littéraire et idéologique. En ce qui concerne mon engagement littéraire, je puis vous dire qu’avec la parution d’Épitaphe : les voix de la liberté, j’ai inauguré une nouvelle esthétique romanesque baptisée « Roman-débat ». Il est question pour moi d’enrichir, à ma manière, l’esthétique romanesque. Mon engagement idéologique, quant à lui, prône un monde plus humain. Mon style satirique voudrait susciter la catharsis chez les lecteurs afin qu’ils travaillent pour construire une société tutélaire où tout homme, malgré sa différence, trouve un épanouissement.
LML : Avez-vous une méthode ou un rituel d’écriture particulier ?
GP : Non. J’écris lorsque c’est possible. J’écris n’importe quand et n’importe où. Si je n’ai pas de papier ni de stylo, j’utilise le bloc-notes de mon smartphone.
LML : Dans Épitaphe. Les voix de la liberté et même dans Au nom du Saint-Esprit, vous avez adopté un style d’écriture particulier. Pouvez-vous l’expliquez aux lecteurs ?
GP : Comme je viens de le dire précédemment, je travaille d’arrache-pied pour ériger une nouvelle norme esthétique : le roman-débat. Vous le savez comme moi, en littérature, la destruction de la norme est le principe cardinal. Je m’écarte de la traditionnelle esthétique romanesque qui s’intéressait à narrer les faits, en offrant un espace d’échanges entre des personnages romanesques qui n’interviennent point dans le programme narratif initial. Ces derniers interrogent quelques actions phares du récit en donnant chacun son point de vue. Tous défendent, chacun sa position, pour faire intervenir de manière latente la pensée critique du lecteur sur les questions abordées. Au-delà de la narration et du débat qui s’en suit, le statut du personnage est une fois de plus discuté dans mon esthétique romanesque. Le héros, le personnage principal, le personnage secondaire disparaissent pour laisser place aux personnages constructeurs des savoirs multiples sur la société tant romanesque que réelle.
LML : Entre poésie et roman, vous semblez à l’aise. Quel genre préférez-vous et pourquoi ?
GP : Je suis sur mon aise dans les deux genres littéraires. Tout dépend de la thématique que j’aborde. Je reconnais néanmoins que j’ai un penchant pour le genre romanesque à cause de mon projet d’écriture : faire du roman-débat un sous-genre romanesque.
LML : Quels auteurs vous inspirent ? Camerounais ou d’ailleurs.
GP : J’aime lire les classiques africains, notamment Mongo Beti, Ferdinand Oyono, Sembène Ousmane, Camara Laye, Ahmadou Kourouma, etc. J’avoue que je m’identifie plus à Mongo Beti qui, pendant toute sa vie, s’est consacré à dévoiler la Vérité comme savoir sur le Cameroun.
LML : Quels sont, selon vous, les défis que rencontrent les écrivains du Nord-Cameroun aujourd’hui ?Â
GP : Au Cameroun, et particulièrement dans sa partie septentrionale, les écrivains rencontrent beaucoup de difficultés sur toute la chaîne littéraire, c’est-à -dire de la production à la consommation en passant par la distribution. Les éditeurs professionnels sont quasiment inexistants pour ne pas dire inexistants, les professionnels en charge de la distribution des œuvres n’existent pas non plus ; je n’ose pas parler des consommateurs, car les potentiels lecteurs s’intéressent aux contenus des NTIC. Les bibliothèques scolaires, municipales et universitaires restent pour la plupart du temps vides. Par conséquent, l’écrivain, après avoir publié son œuvre se retrouve comme un marchand ambulant.
Néanmoins, certaines institutions telles que l’Alliance française de Garoua avec ses antennes, les organisations associatives comme La Maison du Livre, ACPL-Sahel multiplient les efforts pour faire vivre l’activité littéraire dans le Nord du Cameroun. C’est déjà quelque chose de grand mais l’adhésion du lectorat peine à être palpable.
LMLÂ : Quelle est votre perception du lectorat camerounais ?
GP : Le lectorat camerounais comme les lectorats de plusieurs pays africains connait aujourd’hui la crise de lecture. Rare sont des personnes qui fréquentent régulièrement les librairies pour acheter les œuvres nouvellement parues ou les bibliothèques ; excepté les étudiants et les chercheurs qui lisent juste pour réaliser leurs projets de recherche en littérature.
LML : Quel regard avez-vous de la place de la littérature et même du livre au Cameroun ?
GP : Malgré tout, la littérature et ou les livres demeurent les contenants des savoirs. Ils gardent leur premier rôle. La course de moins en moins aux livres vient en effet garder jalousement leur statut, car rien ne se fait sans lecture. Les livres sont consommés mais à faible fréquence par une élite intellectuelle de plus en plus restreinte.
LML : Quels sont vos projets littéraires en cours ou à venir ?
GP : Pour le moment, deux manuscrits sont en cours de rédaction. Le temps viendra pour les dévoiler à mon lectorat de plus en plus friand et exigeant. J’ose croire mener à terme ces deux projets dans un délai raisonnable.
LML : Si vous aviez un conseil à donner aux jeunes auteurs, quel serait-il ?
GP : Je demande toujours aux jeunes et futurs écrivains de beaucoup lire pour apprendre des anciens avant de tracer leurs propres repères. Vous le savez autant et peut-être un peu plus que moi que les jeunes tombent facilement dans le piège de la précocité. J’entends par précocité, l’envie de vite publier une œuvre littéraire. Dans la plupart des cas, les œuvres n’atteignent pas la maturité. Les éditeurs, nombreux sont ceux qui sont attirés par le lucre que par le travail d’éditeur. Ils se précipitent pour éditer des œuvres quand bien même elles sont de mauvaise facture. Ce climat ne favorise pas l’éclosion des écrivains et auteurs de marque mais des écriveurs prolifiques. Par conséquent, je leur demande de porter leurs textes à maturité et de chercher un éditeur professionnel avec qui ils vont parapher un bon contrat d’édition.
LMLÂ : Un mot de la fin ?
GP : Je voudrais vous remercier d’abord pour l’occasion que vous m’avez offerte pour m’exprimer sur la littérature. Ensuite, je vous remercie pour le travail acharné que vous abattez incessamment pour faire vivre la littérature non seulement dans le nord du Cameroun mais partout ailleurs. J’ose croire réaliser ce projet avec vous par ma modeste contribution. J’exprime également ma gratitude à l’endroit de mes lecteurs, potentiels lecteurs et tous ceux qui aiment la littérature. L’occasion nous sera une fois de plus donnée pour échanger autour d’autres thématiques relatives à la littérature.