Analyses
Clean Pourquoi c’est paris qui décide souvent de la littérature africaine ?
Dès l’époque coloniale et pendant la période des indépendances, les premières institutions qui ont consacré la littérature africaine étaient souvent basées à Paris : maisons d’édition, revues, salons, anthologies, etc. L’une des racines de cette centralité est le mouvement Négritude. À défaut d’infrastructures littéraires locales fortes (maisons d’édition stables, distribution, bibliothèques, médias littéraires), de nombreux écrivains africains se sont tournés vers Paris pour publier, diffuser, trouver des éditeurs et un public. Ainsi, Paris a longtemps concentré le pouvoir de légitimation littéraire, devenant « le lieu où l’on sacre et consacre ».
Grâce à cette centralité, des auteurs africains peuvent accéder à une visibilité internationale : des prix prestigieux, des traductions, une diffusion large. Par exemple, quand des écrivains africains remportent des prix comme Prix Goncourt, Booker Prize ou même le Prix Nobel de littérature, c’est souvent via des circuits éditoriaux, médias et maisons d’édition internationales liés à l’Europe. C’est aussi un moyen de donner du poids à des œuvres africaines dans le débat mondial : les thèmes africains, l’histoire, la mémoire, les identités prennent place dans le « grand livre de l’humanité ». Cela renforce le prestige et la légitimité de la littérature africaine.
Cependant, cette situation n’est pas sans conséquence car elle crée une dépendance institutionnelle vis-à -vis de Paris. Quand la reconnaissance littéraire passe par des institutions extérieures comme des maisons d’édition parisiennes, des jurys européens, des médias étrangers, les écrivains africains restent souvent soumis à des logiques externes. Leurs œuvres doivent parfois correspondre aux attentes d’un public occidental, voire être lisibles selon des critères non africains.
Bien plus, de ce mode de fonctionnement, on peut constater une double hiérarchie des auteurs africains. Premièrement ceux qui vivent en Europe et ceux ayant un accès aux circuits européens ont un accès plus facile à la publication, à la visibilité, aux prix. Deuxièmement, ceux vivant en Afrique, avec peu d’infrastructures, peu de moyens, des difficultés d’édition et de distribution, peinent à percer. Cela creuse une fracture entre « écrivains africains de l’intérieur » et « écrivains africains de l’extérieur », les seconds bénéficiant d’un avantage significatif.
Le risque de néocolonialisme littéraire est présent et sérieux. Les savoirs littéraires, la canonisation, le regard critique, la légitimité restent concentrés dans l’ancien centre colonial, ce qui perpétue une forme de domination culturelle. Cette situation fragilise également les institutions locales qui demeurent sous l’ombre des institutions françaises. Leur voix résonne moins, leur contribution à la littérature est parfois ignorée, leurs auteurs ne bénéficient presque d’aucune reconnaissance, leurs productions parfois jugées de « qualité faible ou inférieure » n’intéressent pas trop la critique et même le lectorat qui n’a de regard que vers les livres que Paris lui brandit. Ainsi, chaque année, le lectorat africain attend impatient la prochaine figure littéraire africaine ou le livre exceptionnel que va lui présenter Paris, ignorant les auteurs de l’intérieur. Il faut noter que cette situation n’encourage pas l’ensemble des acteurs du livre à faire mieux car leurs efforts sont écrasés par cette concurrence extérieure.
Pour que la littérature africaine soit véritablement autonome et s’affirme, il faut repenser tout l’écosystème littéraire africain. Ceci doit commencer par la construction et le renforcement des structures littéraires. Il est nécessaire de développer des maisons d’édition stables, professionnelles, capables d’assurer qualité, distribution, diffusion, pour ne plus dépendre systématiquement de Paris. La création des salons du livre, des prix littéraires africains reconnus, des festivals littéraires, des bibliothèques, des librairies professionnels, des médias culturels, des critiques littéraires, des réseaux de lecture, des associations littéraires entre autres sont d’une importance capitale et incontournables.
Les traductions inter-africaines (entre langues, entre pays) ne doivent pas non plus être négligées car elle stimule la circulation locale et continentale des œuvres. L’écriture dans les langues africaines ou en français enrichi localement, sans compulsion de « plaire » au public occidental, doit être aussi encouragé ainsi que le développement d’une critique littéraire africaine indépendante avec des revues, des chercheurs, des journalistes de l’intérieur.
En plus des solutions citées ci-haut, d’autres sont aussi à envisager notamment la valorisation des auteurs restés en Afrique. Cela peut se faire à travers :
– les résidences d’écriture, les ateliers, les bourses, les soutiens de l’État ou d’organisations culturelles pour les auteurs vivant en Afrique, etc. ;
– la promotion des prix littéraires africains structurés, transparents, crédibles par des institutions nationales, des ONG, des fondations, des plateformes culturelles, etc. ;
– la mise en place des circuits de distribution locale (librairies, bibliothèques, plateformes numériques) pour rendre le livre accessible au public africain.
Le rapport à la francophonie et au champ littéraire mondial doit tout de même être repensé. L’Afrique pourrait définir ses propres critères de valorisation littéraire ancrés sur ses réalités, sa diversité culturelle, ses langues, ses priorités, etc. Oui, aujourd’hui, c’est souvent « Paris qui décide » de la littérature africaine mais cela ne doit pas être une fatalité. Le lien avec l’Europe, la France ne disparaîtra pas ; il peut rester un partenariat utile. Mais il doit devenir un partenariat équilibré, dans lequel l’Afrique reprend la main.
Construire une littérature africaine qui se pense, s’édite, se lit et se diffuse depuis l’Afrique est à la fois un défi et une nécessité pour qu’elle ne soit pas seulement exportée mais enracinée, vivante, plurielle, fidèle à ses langues, ses réalités, ses aspirations. Ce n’est pas faire de rejet, c’est revendiquer une dignité. C’est refuser que la reconnaissance vienne toujours d’ailleurs. C’est affirmer qu’un écrivain africain n’a pas besoin de l’approbation de Paris pour exister.
Devons-nous pour autant blâmer Paris de cette situation ? Non. Nous pensons que les responsabilités doivent être partagées. Il ne faut pas réduire Paris à un acteur malfaisant car beaucoup d’éditeurs, de jurys, de critiques et de lecteurs européens ont aidé à faire connaître la littérature africaine, à la diffuser, à la valoriser. Dans beaucoup de cas, ces collaborations ont permis à des auteurs de survivre, de voir leur œuvre lue et traduite. Mais le déséquilibre tient aussi à une absence et une faiblesse d’investissement local. C’est l’Afrique elle‑même, à travers ses États, ses institutions, ses sociétés civiles, ses secteurs culturels, qui doit prendre en main le destin de sa littérature.
En d’autres termes, pour que la littérature africaine soit réellement autonome, elle a besoin d’un écosystème africain solide, mais aussi d’un engagement collectif des auteurs, des éditeurs, des lecteurs, des pouvoirs publics africains.